Confluence (2000)

Du mythe a la désillusion:
la démythification de l'Alberta dans Cantique des plaines de Nancy Huston

Jimmy Thibeault
University of Alberta

Avant d’enter dans mon analyse du roman Cantique des plaines de Nancy Huston, j’aurais un aveu à vous faire: lorsque je suis arrivé en Alberta, en juin 1999, le regard que je portai sur ce monde qui se présentait à moi n’était plus tout à fait vierge. Déjà, au cours de mon enfance, la culture américaine - par le cinéma, la bande dessinée et les dessins animés - avait pénétré mon petit monde imaginaire et y avait créé une série d’images préfabriquées de l’Ouest. En fait, toute référence à l’Ouest réel réveillait en moi un Ouest imaginaire digne des plus grands Westerns hollywoodiens : les Indiens chassant le bison; la vie palpitante des cowboys sur leur ranch; les rodéos; l’or... bref, un monde hors du temps marqué par sa simplicité sauvage et par la tranquillité de son vaste territoire. On imagine bien la désillusion à laquelle devait être confrontée une telle vision du monde en arrivant à Edmonton. Pourtant, le contact de cette ville en pleine croissance, de ses grattes-ciel, de sa vie culturelle et, bien sûr, du West Edmonton Mall, n’a rien changé à l’image que j’avais de l’Ouest. Entre la cowgirl qui traverse le terrain de football à chaque touché des Stampeders de Calgary et l’image d’un homme faisant du rodéo pour représenter l’Alberta sur une affiche annonçant un programme d’échange avec le Québec, il semblerait bien que ces images soient davantage que de simples fabulations enfantines; un mythe qui se serait construit autour des origines et de la fondation du Nouveau Monde: la conquête de l’Ouest, la ruée vers l’or, l’espoir d’une nouvelle vie, etc.

Il existe cependant une frontière plus ou moins définie, mais d’une grande importance, entre le mythe et la réalité. Une frontière qui se dessine parfois sous le signe d’un déplacement. Selon Mircea Eliade,

le mythe raconte une histoire sacrée ; il relate un événement qui a eu lieu dans le temps primordial, le temps fabuleux des “commencement”. Autrement dit, le mythe raconte comment, grâce aux exploits des Êtres Surnaturels, une réalité est venue à l’existence, que ce soit la réalité totale, le Cosmos, ou seulement un fragment : une île, une espèce végétale, un comportement humain, une institution. C’est donc toujours le récit d’une “création” : on rapporte comment quelque chose a été produit, a commencé à être (15). (Je souligne.)

Le mythe comme origine du réel, ou d’une réalité, ne se contente cependant pas d’apporter une explication, ou une justification, au monde. Il y participe, par son caractère sacré , en le valorisant et en le présentant comme un exemple à suivre:

En d’autres termes un mythe est une histoire vraie qui s’est passée au commencement du Temps et qui sert de modèle aux comportements des humains. En imitant les actes exemplaires d’un dieu ou d’un héros mythique, ou simplement en racontant leurs aventures, l’homme des sociétés archaïques se détache du temps profane et rejoint magiquement le Grand Temps, le temps sacré (Eliade 22). (Souligne dans le texte.)

Le déplacement entre le réel et le mythe s’effectue donc par l’emputation des ombres profanatrices et par l’amplification du caractère sacré de l’ histoire vraie . Dès lors, la frontière est franchie, le mythe peut se développer et pénétrer le monde social.

L’Ouest mythique, tel que je l’ai présenté il y a quelques instants, n’échappe pas à ce déplacement. Des récits se sont construits autour d’événements historiques, nous présentant ainsi une image idéaliste de la vie du cowboy. Cantique des plaines s’inscrit cependant dans un déplacement inverse : loin de présenter au lecteur un héros idéal glorifiant l’univers albertain, la narratrice Paula s’amuse davantage à déconstruire ce héros, son grand-père Paddon, et, à travers lui, tout le mythe se rattachant à l’espace albertain ainsi qu’à son origine.

Ce processus de dévalorisation, ou de déconstruction, est mis en place par la narratrice dès les premières pages du roman où elle fond ensemble la mort de son grand-père et le monde dans lequel il habitait. Comme si l’agonie de l’un représentait celle de l’autre et que la platitude du second englobait systématiquement le premier. En écrivant: Je vois une route qui traverse la plaine en une courbe infinie et le soleil qui l’écrase, qui t’écrase toi contre l’asphalte, la pierre pulvérisée et le goudron - oui désormais tu fais partie de cette route, Paddon, ce long ruban gris suggérant qu’il serait peut-être possible d’aller quelque part -, tu es aplati enfin sur cette plaine, une cicatrice à peine perceptible à sa surface (Huston 9), la narratrice ne se contente pas uniquement de décrire symboliquement la mort de son grand-père, mais laisse entrevoir jusqu’à quel point la vie de Paddon était sans importance dans cette contrée sans perturbation, sans courbe, sans commencement et sans fin, une contrée aux étendues vides et plates (19). Pourrions-nous même aller jusqu’à parler d’un monde vide de vie, comme le corps de Paddon? Du moins, la vie qu’on y retrouve, sous la plume subjective de la narratrice, prend des allures carnavalesques: aux côtés de ce cadavre aux pauvres organes inutiles (10), ce ne sont pas des hommes forts et fiers accompagnés de leur femme, aussi forte et fière, qu’on retrouve, mais de pauvres vieux corps avec des kilos en trop, des bourrelets de chair disgracieuse qui leur enserrent la taille les genoux et les chevilles (12). Les cowboys sont donc, d’entrée de jeu, évacués du monde de Paula; ces êtres vieillissants, faibles, presque morts, représentent les premiers Albertains d’origine, les enfants des pionniers de l’Ouest, ceux qui, finalement, n’auront été qu’une infirme cicatrice dans le temps, comme Paddon.

Dès lors le ton est donné. La narratrice, qui se décrit comme une femme de l’Est - ce qui lui permettra de prendre une certaine distance par rapport au monde de Paddon -refusera systématiquement de se soumettre à la représentation mythique de l’Ouest en la remettant constamment en question. Une remise en question qui se fera principalement sous le signe de la dénonciation: non l’Histoire n’est ni belle ni glorieuse, mais tachée par la tricherie des Hommes. Le parcours que je vous propose aujourd’hui en est un qui suit la chronologie historique: c’est en remontant à l’origine et en suivant le cours de l’Histoire qu’il sera possible de noter la déconstruction du mythe qui se produit au fil de l’histoire. À l’origine, il y avait les Amérindiens; ensuite il y eu les Blancs. Et avec eux, la tricherie et les mensonges.

C’est à travers le personnage de Miranda, la maîtresse de Paddon, que passe la voix Amérindienne, la voix des Premières Nations. Cette voix, qui prend une grande importance dans la déconstruction du mythe albertain, se présente à plusieurs égard comme le double de la voix narrative, la voix de Paula. On le constate d’abord dans le rôle qu’elles jouent, en tant que femme, dans l’émancipation de Paddon. C’est effectivement par sa relation intime avec Miranda, comme on le verra plus tard, que Paddon parvient à mettre certaines idées de sa thèse en ordre. Tout comme c’est par Paula, sa petite fille préférée, celle qu’il berçait en lui parlant de musique et de ses projets, celle aussi qui l’aimait d’un amour sincère de petite fille, qu’il parvient à accomplir, dans une certaine mesure, son projet. Alors que Miranda lui inspirait les idées, donc, Paula prend possession de son projet, du Livre de P. , afin d’y mettrre de l’ordre et de le mener à terme. Mais le rôle qu’elles jouent n’est possible qu’à une condition: qu’elles soient hors du monde de Paddon. Paula, on l’a souligné, se définit comme étant une femme de l’Est. Miranda, pour sa part, se présente comme un personnage d’un autre temps, d’un temps mystique, d’un temps perdu dans le monde amérindien. Plus encore, ces deux personnages semblent pris dans un entre deux par un double origine: Paula, personnage de l’Est, garde une certaine attache à l’Ouest par son enfance, son amour pour Paddon, tandis que Miranda, éduquée dans les traditions amérindiennes, est de père Blanc, donc une Métis.

Dès lors qu’on prend conscience des similitudes entre la narratrice et Miranda, le discours de cette dernière semble plus percutant: sa voix devient le prolongement de celle de la narratrice -- qui, soulignons-le, ne connaît absolument pas Miranda, ni même ce qui a pu être dit entre elle et Paddon - et de la démythification entreprise par cette dernière. Et c’est avec la subjectivité de la narratrice que nous parvient le récit de l’arrivée des Blancs dans l’ouest-canadien.

D’abord, il y eu les congrégations religieuses qui, à tour de rôle, ont tenté de détourner les Sauvages de leur cérémonies païennes et de les assimiler aux coutumes de la civilisation occidentale. Ceci s’avérant un échec, les Blancs imaginent une nouvelle manière de faire: le territoire sera finalement acheté pour un peu de tabac et d’alcool. En prime, les Indiens se verront enfermés dans des réserves. Et même là, ils ne seront pas tranquilles; les Blancs voulant toujours plus de terrain pour, cette fois, leur chemin de fer. Or, lorsque son peuple décide de se soulever contre le Canadian Pacific Railway, raconte Miranda, la compagnie fait appel au père Lacombe - dont Miranda prend plaisir à nommer de missionnaire à la con , alors que, d’un autre côté, il représente le héros d’enfance d’Elizabeth, la soeur de Paddon - afin de les convaincre de céder en leur apportant cents livres de thé et de sucre et de farine et de tabac (75). Le CPR était tellement reconnaissant, [continue-t-elle,] qu’ils ont donné à Lacombe une carte d’abonnement à vie. Mais, là où ils ont été vraiment malins [...] c’est qu’ils ont aussi donné à Crowfoot, [le chef], une carte d’abonnement à vie! (75). Ce dernier, se rendant jusqu’à Montréal, voit bien les maisons-ruches dans lesquelles les Blancs vivent superposés, il voit leurs bâtiments en pierre, il voit leurs carrosses et leurs rues pavées, il voit les vitrines où s’entassent leurs vivres et leurs vêtements, et il sait que la bataille est terminée. La cadeau l’a poignardé dans le dos. Revenu dans l’Ouest, il n’est plus chef (76). Sa tribu, qui avait été la plus forte de l’Ouest, n’est maintenant qu’un groupe de misérables emprisonnés dans une réserve.

Le territoire conquis, il ne reste plus qu’à trouver un moyen de le peupler avec des Blancs. On assiste alors à la mise en place d’un discours mythifiant. En laissant courir, dans les pubs et dans les journaux d’Angleterre, le bruit d’aventures extraordinaires qui se seraient déroulées dans le Nouveau Monde, on réveille dans la communauté pauvre une image rédemptrice de l’Ouest. Y aurait-il enfin un lieu où il serait possible de tout recommencer sur des bases plus solides? S’embarquent alors un grand nombre d’hommes, dont font partie les frères Sterling (le père et l’oncle de Paddon) pour cette grande traversée. Une fois arrivé à Edmonton, le jeu de traîtrise continu, les hommes d’affaires [leur mentent] allégrement au sujet des grandes pistes du Nord qui rest[ent] praticables tout l’hiver (29), alors que ces pistes n’existent même pas. À ce point, tout semble voué à l’échec. Pas seulement pour les frères Sterling qui, malgré leur désir de richesse, ne se rendent même pas à cette terre promise qu’est Dawson City, mais également pour les autres, ceux qui y arrivent et qui y trouvent l’or tant convoité. Un endroit qui est décrit, par la narratrice, comme étant le coeur glacé inexploré de l’enfer dantesque où les habitants sont condamnés à subir le plaisir fortuit et futile, aussi longtemps qu’ils avaient de l’argent (27-28).

Arrêtons-nous quelques instants sur cet enfer dantesque et demandons-nous s’il s’agit réellement d’un échec. Bien sûr que non. En fait, ce qui donne à ce lieu une telle apparence, ce n’est pas tant les événements qu’on y retrouve que la narration. En d’autres mots, il s’agit d’un discours biaisé. Seul le regard extérieur de Paula négativise Dawson City, puisque de l’intérieur, la petite communauté, construite autour de cette découverte grisante d’une certaine quantité d’or, ne semble pas particulièrement consciente ou fâchée de la tournure des événements. Loin de se sentir prisonniers d’un cercle vicieux, ils semblent profiter de la vie comme d’une longue fête. Pourtant, sans être un échec, ce n’est tout de même pas le paradis terrestre. Un jeu de qui perd gagne, une sorte de chaise musicale tournant autour de l’argent, s’est profondément ancré dans le rythmes de vie des habitants de Dawson City, ne manquant pas ainsi d’esquinter quelques personnes au passage. On voit ici le rôle que joue le mythe : si la population de Dawson City ne prend pas conscience de la précarité dans laquelle elle vit, c’est tout simplement que sa vision du monde se limite à l’unique constat interne de la possibilité de s’enrichir, marginalisant ainsi le discours extérieur que tient la narratrice sur les méfaits du jeu. Même dans la déchéance le mythe reste sauf.

On comprend alors mieux l’absence de révolte chez les frères Sterling lorsqu’ils se rendent compte de l’impossibilité pour eux d’aller jusqu’au bout de leur voyage vers Dawson City. Vécu de l’intérieur, l’Ouest demeure cette terre promise. La seule question soulevée par les deux frères sera celle du chemin à choisir. Pour le reste, ils ne se questionnent jamais sur les raisons de leur insuccès, ni même sur l’honnêteté des hommes d’affaires d’Edmonton. On peut même dire que le mythe de l’Ouest, la promesse d’une fortune facile, reste intact. Seul l’objet amenant à la richesse change: la poussière d’or du Nord prend maintenant l’apparence de la fertilité des terres albertaines. John Sterling se laisse séduire par l’or des champs et entretient le rêve d’y établir une longue dynastie de fermiers Sterling.

Le mythe ne demeure pourtant qu’un mythe, et comme tel, il s’oppose à la réalité: l’Alberta n’est pas cette terre promise comme on tente de le faire croire aux frères Sterling. Suivra donc une longue et lente désillusion. Cette désillusion se vit essentiellement par le personnage de Paddon qui, dès son enfance, en arrive à vouloir détacher son esprit de son corps, ce dernier ne représentant plus, par l’image du père, qu’une chose superflue et inutile, un simple objet de vulgarité. C’est que son expérience est celle de l’humiliation du corps - si important dans l’image du cowboy -- subit devant le père et ses amis lors des tentatives infructureuses de devenir une vedette de rodéo. Paddon, qui n’avait alors qu’un corps maigrichon, ne suit les cours du père que dans l’attente de l’appel de la mère le convoquant à la demi-heure de piano (153). La réaction du père sera celle du mâle voyant dans le refus du fils à devenir comme lui une tendance à la féminité : Elle va en faire une tapette ! (154). Se forme alors, chez Paddon, une véritable hantise de l’univers des cowboys: non seulement le déteste-t-il, mais il en devient carrément allergique, comme le démontre, par exemple, sa réaction physique lors du Stampede de Calgary où il accompagne son père: pris de nausées, il ne regarde pas le monde autour de lui comme la représentation d’un idéal. À travers ses yeux malades, Paddon ne voit rien d’autre que la laideur du monde réel et des corps jetés à terre et piétinés. Sans parler de la sexualité sauvage des Blancs avec les jeunes Amérindiennes. Son expérience est donc celle d’un corps malade au centre d’une énorme orgie de corps impures .

Suit la période universitaire de Paddon où il se consacre à l’étude de la philosophie, science de l’esprit par excellence. Mais le corps refait surface et, malgré lui, Paddon doit se plier à ses exigences: dormir, manger et baiser. Dans ce dernier cas, souligne Pamela Sing, il accepte de le faire uniquement lorsqu’il est ivre, encore, seulement auprès de prostituées indiennes. L’expérience est alors vécue sur le mode d’une humiliation à subir, d’un dégoût dont il se débarrasse en vomissant le lendemain matin (Sing 29). Humiliation à subir également lors de sa rencontre avec son directeur de thèse, rencontre où le corps s’impose sur l’esprit et d’où il repart une heure plus tard, vaincu et honteux (Huston 48) sans même avoir pu défendre ses idées.

Dans cette perspective, le projet de Paddon - écrire l’histoire du temps - semble d’emblée voué à l’échec : le travail intellectuel ne peut pas, lorsque le corps est séparé de l’esprit, aboutir à un résultat intelligible, puisque tout, dans ce monde, est ramené au corps. Paddon doit alors apprendre à jumeler harmonieusement les deux s’il veut atteindre son but. Ce qui ne sera possible que sous le regard de Miranda. Par elle, souligne Claudine Potvin,

Paddon . . . explore et découvre les mensonges que le temps a fabriqués. Par contre, l’explorateur ne parcourt plus les terres inconnues de manière traditionnelle: Huston couche littéralement son personnage aux côtés d’une femme. Dorénavant, l’exploration suppose l’horizontalité, ce qui place le voyageur au niveau de la découverte, rendant plus difficile la position de supériorité adoptée par tout envahisseur. Et si, à l’occasion, Paddon se lève et se met à discourir en arpentant la pièce, c’est bien souvent à une femme endormie et absente qu’il s’adresse (14).

Découverte donc d’un nouveau territoire, ou du moins, d’une nouvelle vision plus réaliste du territoire qu’il croyait connaître; découverte également qui impose une impossibilité de (re)mythification, dans le sens où chaque discours de Paddon servant à mythifier le monde, ne trouve en réponse que la somnolence de Miranda. Le monde se redessine autour de lui par la relation sexuelle, par le contact de ce corps qui ne fait pas uniquement que croire, mais qui participe à ses croyances.

Miranda, personnage transcendant, marginale, flotant au dessus du monde, amène chez Paddon un nouveau regard sur le monde. Un regard extérieur qui lui permet de mettre de l’ordre dans son esprit, dans ses idées et dans son projet d’histoire du temps. Malheureusement, le temps vient à manquer et, pour Miranda, il commence à s’effacer: avec sa mémoire, le projet de Paddon sombre non pas dans l’oubli, mais dans une impasse dont il lui sera impossible de sortir. Le présent se rétrécissant autour de l’image de Miranda, Paddon replonge dans son propre monde où, comme on l’a déjà souligné, il se fondra pour ne tracer qu’une simple cicatrice à peine perceptible à sa surface.

Enfin, aussi peu perceptible puisse-t-elle être, cette cicatrice laisse des traces, elle marque le temps, l’Histoire, le territoire. Entre John Sterling et Paula, il n’aura fallu que quatre générations pour passer d’une acceptation relative du mythe de l’Ouest à un refus catégorique du monde Western. L’évolution est bien nette, bien définie: d’abord la prise de territoire et sa mythification, ensuite l’amorce d’un refus du mythe à travers une haine de ce mythe, pour aboutir finalement au discours de Paula, un discours marqué par le rejet et par la répugnance du mythe. Quatre générations pour désacraliser une terre, pour remettre en place une origine beaucoup moins glorieuse que le laisse croire le mythe. Pourtant, cette désacralisation garde un goût amer: pour que le geste amorcé par Paddon, le fils d’un des premiers arrivants en Alberta, se concrétise, il aura fallu attendre l’arrivée au monde d’une enfant de l’Est, fille illégitime, marginale, vivant en marge du monde famillial. Plus encore, le discours de Paula est nettement marqué pas sa haine pour ce pays et pour tout ce qu’il représente - sans qu’on sache trop pourquoi d’ailleurs. De sorte que la démythification du lieu ne se concrétise pas réellement, ou si elle le fait, c’est toujours du même point de vue externe et subjectif de la narratrice; même lorsque Miranda prend la parole, c’est toujours la narratrice qui dicte. De l’intérieur, tout laisse croire à un aveuglement social, à un désir de conserver cette illusion de l’origine glorieuse, de sa force, l’illusion d’être la nouvelle terre promise. Entre la croissance économique de l’Alberta et le Stampede de Calgary, le lien est flagrant, l’Ouest sera toujours le Klondike.

References

Eliade, Mircea. Mythes, rêves et mistères. Paris : Gallimard, 1957. Coll. Idées .

------. Aspects du mythe. Paris : Gallimard, 1963. Coll. folio essais .

Huston, Nancy. Cantique des plaines. Paris: Actes Sud, 1993. Coll. Babel .

Potvin, Claudine. Inventer l’histoire : la plaine revised , Francophonies d’Amérique, no. 7: 9-18.

Sing, Pamela V. La voix métisse dans le ’roman de l’infidélité’ chez Jacques Ferron, Nancy Huston et Marguerite-A. Primeau, Francophonies d’Amérique, no. 8: 29-37.